Texte Philippe Delaigue // Mise en scène Léa Menahem // Jeu Quentin Bardou, Évelyne Hotier, Margaux Le Mignan, Jimmy Marais, Nicolas Schmitt // Production Cie Transports En Commun // Coproductions Théâtre Joliette Minoterie (Marseille), Fabric’Arts (Faverges-Seythenex), La Fédération /cie Philippe Delaigue, Le Sémaphore (Port-de-Bouc), en recherche de partenaires…

Création Saison 20-21 au Théâtre Joliette Minoterie

Ce projet bénéficie de l’aide au compagnonnage décerné par le Ministère
de la Culture.

La pièce

On imagine un atelier avec des étagères, une pendule murale suspendue dans l’air et qui a manifestement du mal avec le temps ; un minitel sur un bureau, un panneau exit au dessus d’une porte plantée dans l’espace.
Ça pourrait aussi être une gare , un genre de gare, lieu de transit par excellence, lieu de retrouvailles, d’étreintes, de déchirement, de tris, de cauchemars, lieu à haute densité émotionnelle, d’étapes, d’attente.
Un terminus.
Un espace où règne le silence. Le silence de ceux qui se reposent, ceux qui ne parlent plus. Presque le vide. Sans doute sommes nous entre le monde des vivants et celui des morts, où résident ceux qui ont pris une autre forme : ici, des clowns – cinq créatures – qui assistent chaque jour au « ça vient, puis ca va ». Ils sont les passeurs, les accompagnants de ceux qui viennent de disparaître, tentant de réconcilier à leur manière les morts et les vivants.
Ici être quelqu’un ou quelque chose n’est qu’une illusion. Un rêve. Un rêve merveilleux, ridicule, dérisoire, lointain, si beau, perdu, à la portée d’un poème.

[…] “Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.” […]

Henri Michaux, « Peintures » (1939,) in L’espace du dedans, Gallimard, 1966

INTENTIONS

Ce projet est d’abords l’aboutissement du désir de 6 artistes de se retrouver autour de nos clowns, créatures que nous avions tous rencontrées durant notre formation d’acteur à l’ENSATT ; j’y avais alors proposé une carte blanche durant notre cursus : Ils sont entrés…et alors, après…ils sont sortis.
Dans cette carte blanche, je voulais parler de l’humanité et de sa barbarie et j’avais la Seconde Guerre Mondiale : nous étions dans l’antichambre de la Mémoire, un espace jonché des restes de cette guerre. Au milieu de tas de vêtements, de valises et de jouets pour enfants, cinq clowns apparaissaient. Ils semblaient remplir une mission : ranger, trier, classer ces objets qui leurs parvenaient chaque jour d’un train.
Quatre ans plus, j’ai l’envie de repartir vers ce projet, pour l’amener vers un ailleurs. En quatre ans les rencontres que j’ai faites ont considérablement influencé ma démarche artistique et notamment ma rencontre avec Philippe Delaigue et son écriture pour le clown lors de notre première création Le Mur.

Au détour de conversations avec lui, c’est le mot « catastrophe » qui est apparu. Celles qui constituent notre histoire, la grande comme la petite. Celles présentes dans notre mythologie et qui nous constitue culturellement. Celles qui fabriquent nos échecs. Celles qui déterminent
notre humanité.
CATA est devenu le titre provisoire du spectacle.

Nous sommes donc repartis dans de la recherche au plateau, improvisant sans trêves avec les clowns autour de tous ce « mot magique », brassant la CATA dans tous les sens. Dans ce temps de recherche il m’est apparu que ce que je suivais à la trace (et ce depuis la première carte blanche) c’était, à travers la mémoire, la disparition, les absents et la barbarie : notre rapport à la mort. Ce que nous en faisons. Ce qu’elle nous prend. Ce qu’elle nous rend. Ce qu’elle nous laisse. Ce qu’elle nous promet. Ce qu’elle nous dit. Ce qu’elle nous cache. Comment nous la cachons. Comment elle nous rattrape toujours et nous met à égalité. Comment elle organise nos vies et nos rites. Comment nous la refusons.
Et au milieu de tout ça : le clown qui vient lui aussi de cette zone obscure, de cette ensemble, de tout ce qui existe et de tout ce qui a déjà disparu. Le clown porte en lui cette part infinie qui est en nous et autour de nous. Il incarne notre humanité belle et cabossée. Il est le point d’interrogation gigantesque et universel de notre existence qui est régie par un certain nombre de lois que nous nous efforçons de comprendre sans jamais y parvenir. C’est sans doute cette quête impossible qui définit notre humanité. Le clown ignore tout de toute chose. Il ne sait pas non plus ce qu’est la mort, et c’est pour cela qu’il peut la détourner, l’accentuer et l’entendre parler. Peut-être même peut-il parler à sa place.

J’ai dit à Philippe : « Et un spectacle sur la mort ? pour parler de la cata ? »
Il m’a répondu : « Cela fait des années que je veux écrire un spectacle sur la mort. Imagine cinq clowns autour d’un cercueil… »

Cataquiem, donc.

Léa Menahem

ÉCRIRE POUR LE CLOWN

PARTENARIAT AVEC PHILIPPE DELAIGUE

Le clown doit porter une langue dramatique : c’est précisément à cet endroit qu’il nous paraît intéressant et qu’il peut devenir une figure éminemment contemporaine.
Écrire pour le clown est un exercice particulier pour l’auteur. Il faut se mettre à sa hauteur, et voir le silence, la fragilité, la violence, l’enfance contenue dans la bouche et le corps du clown. Car il se trompe, échange des voyelles, des syllabes, maltraite le langage et en révèle ainsi les rouages et la beauté. Il est imprévisible. Chaque clown est un poème à lui tout seul, il faut savoir écouter et lire ce poème ; le suivre pour qu’un autre poème, dramatique celui-là, se fasse entendre par sa voix. Après nous avoir proposé une première collaboration, Philippe Delaigue a écrit pour nos clowns. Son écriture et les clowns se sont rencontrés comme s’ils s’étaient attendus depuis toujours, se comprenant entièrement. Son premier texte, Le Mur, nous est apparu comme un cadeau, d’abord, puis très vite comme l’évidence d’une collaboration à poursuivre.

« Lorsque Léa Menahem m’a proposé d’écrire une « petite mythologie » pour deux clowns, j’ai dit immédiatement « oui » car je ne savais pas, et lorsqu’on ne sait pas, on répond « oui ». C’est comme cela qu’on fait autant de bêtises, en répondant « oui », sans réfléchir.
Ils m’ont donné une trame, fruit de leur travail d’improvisation. Et à partir de là, ce qu’il me reste d’enfance a négocié avec l’homme que je suis : « je dirai tout ce que tu ne sais plus dire, ou n’ose pas – ça te fera du bien, tu verras – et toi, tu me parleras de ce que ça peut bien faire de vivre toute une vie d’homme dans ce monde ». J’ai dit « oui », là encore. Écrire pour des clowns, cette chance que la compagnie Transports en Commun m’a donnée, c’est comme se permettre de revenir en arrière, de casser tout ce que l’on aurait dû casser, d’embrasser qui on aurait oublié d’embrasser, remercier qui on aurait oublié de remercier, tuer qui on aurait oublié de tuer.
C’est réécrire l’histoire, réécrire notre histoire et nous délivrer ainsi de cette fiction à laquelle nous croyons tant pour notre plus grand malheur, pour en faire un petit poème à lire le soir, juste avant de s’endormir. »

Philippe Delaigue