Texte & mise en scène Philippe Delaigue // Jeu Jimmy Marais, Léa Menahem // Lumières Sébastien Marc // Scénographie Camille Allain Dulondel, Sébastien Marc // Conception costumes Léa Menahem, Jimmy Marais // Réalisation costumes Adélie Antonin // Son Philippe Gordiani // Voix Anne de Boissy, Sylvain Bolle‑Reddat, Enzo Cormann // Régie générale Pierre Xucla // Remerciements Quentin Bardou // Production La Fédération – cie Philippe Delaigue // Coproductions Cie Transports En Commun, Château Rouge – Scène conventionnée d’Annemasse, Le Cratère – Scène Nationale d’Alès // avec le soutien de la Spedidam

La pièce

Deux créatures entrent dans le noir. Ébahies. Perdues.
Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Comment êtes-vous venus ici ?
Les deux créatures baragouinent, tripatouillent, fabulent et l’histoire qu’elles racontent ressemble soudain étrangement à la légende des amoureux babyloniens, Pyrame & Thisbé, les amants qu’un mur séparait (les murs, déjà !)
Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Comment êtes-vous devenus ?
C’est une histoire de métamorphoses : autrefois, ces deux-là étaient sûrement un homme et une femme. Exilés de tout pays, déchus de toute condition, les voilà clowns, ne reconnaissant rien de ce que fut leur monde et faisant de ce spectacle inconnu la source même de nouveaux enchantements.

Le clown, avant de devenir clown, était sûrement un homme, une femme : quelqu’un d’attaché à une vie repérable, racontable, une illusion de vie définissable comme nous en vivons tous et puis, un jour, cet homme, cette femme, est tombé. Ce n’était pas forcément une grosse chute, mais elle était suffisante en tous cas pour que, se relevant, cet homme, cette femme, se découvre un nez rouge lui éclaboussant le visage. Le signe de sa chute, de sa déchéance. La chance aussi d’une autre manière de se raconter et de raconter le monde. Une mise en grâce de l’accident qui nous amène à nous dépouiller de nos identités factices pour rejoindre un devenir beaucoup plus vaste, un grand récit, la minuscule et persistante veilleuse des lucioles.

« Un jour, j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers. (…)
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien,
je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche. »

Henri Michaux
Peintures (1939) in L’espace du dedans,
Poésie/Gallimard, 1966

Naissance du projet

La genèse de cette nouvelle création naît du désir de l’équipe de prolonger la vie d’une de ses Petites mythologies — déjà appelée Le Mur — qui a révélé une nouvelle étape dans l’écriture de Philippe Delaigue, celle du clown de théâtre. Pour la première fois, son écriture ne s’origine plus dans un thème, dans la commande d’un théâtre ou dans sa propre inspiration. Pour la première fois, ce qui l’inspire, c’est une voix, un corps, une façon de parler et de voir le monde auxquels il prête ses mots en espérant que ces voix et ces corps s’en emparent et y trouvent vie et grâce. Cette inspiration vient également de cette part d’enfance que nous avons tous, mais à laquelle nous nous dérobons le plus souvent par paresse et pesanteur. « Tenter de trouver un accès jusqu’à elle et pouvoir y résider le temps de l’écriture, c’est une tâche ardue, mais exaltante » dixit l’auteur.

Le Mur

Le Clown

Un personnage ou une figure, un état, un caractère ?

« Sur ces questions‑là, nous avançons avec beaucoup de prudence, et en se fiant au plateau : le plateau étant en la matière l’arbitre final de toutes ces questions. On peut peut‑être dire qu’il y a Maurice et Nardimou. Comment se définissent‑t‑ils ? Quelle est leur histoire ? Ils n’ont pas d’histoire. D’histoire au sens biographique, psychologique, social, territorial du terme. N’ayant pas ce type d’histoire, ils sont de toutes les histoires possibles, à commencer par l’histoire de notre espèce. Ils ont un costume, une voix et, peut‑être que ce costume, cette voix, cette allure, leur donnent une sorte de manière d’être, une esquisse de sociabilisation, un rapport au monde mais un rapport non cérébral, immédiat, sans filtres ; c’est en cela qu’ils se rapprochent de l’enfance.

Cette absence d’identité repérée leur laisse la possibilité d’incarner des autres. Des autres désignés comme autres mais qui ne cessent jamais d’être en même temps eux‑mêmes, comme si tous ces autres, ce monde, existaient en eux depuis toujours, comme dans une sorte de visage universel. »

Philippe Delaigue

Une créature qui ré‑enchante

Écrire pour le clown est un exercice particulier pour l’auteur. Il faut se mettre à sa hauteur et voir le silence, la fragilité, la violence, l’enfance contenue dans la bouche et le corps du clown. Car il se trompe, échange des voyelles, des syllabes, maltraite le langage et en révèle ainsi les rouages et la beauté. Chaque clown est un poème à lui tout seul. Il ouvre un champ des possibles vertigineux. Il peut tout devenir, se transformer, mourir et renaitre. Le clown est invincible. Le clown est un rêve.

C’est dans son envie d’être que le clown tient toute sa force ; dans sa tragédie à « ne pouvoir être » qu’il tient toute son humanité et sa beauté. Le clown pourrait bien être issu du désenchantement. Mais c’est précisément parce qu’il incarne ce rapport à l’échec avec férocité, et aussi avec tendresse et joie, que le clown nous réconcilie avec nous‑même, ré‑enchantant notre rapport au monde le temps d’un spectacle.

Comme dirait Kantor : « Je crois qu’un tout peut contenir côte à côte barbarie et subtilité, tragique et rire, qu’un tout nait de contrastes et plus les contrastes sont importants, plus ce tout est palpable, vivant. » C’est cela, pour moi, le clown. »

Léa Menahem